Pourquoi la transformation locale du manganèse est une impérieuse nécessité (et non une « balle dans le pied »)
Description
LIBREVILLE(Plusinfos)-La décision prise par le Gabon d’interdire, à compter du 1er janvier 2029, l’exportation de manganèse brut a suscité des réactions, notamment au sein du directoire de la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), opérateur historique de la filière. Si l’entreprise met en avant des défis techniques et des risques de rentabilité, une analyse rigoureuse du potentiel national, des dynamiques passées et des mutations à l’œuvre dans l’économie mondiale démontre au contraire que la transformation locale du manganèse est une nécessité stratégique, et non un pari hasardeux. Les réticences exprimées traduisent davantage une résistance au changement qu’une évaluation sérieuse des enjeux.
Une volonté souveraine, fondée sur une vision structurée du développement. Le Président Brice Clotaire Oligui Nguema, a clairement défini une orientation : sortir le Gabon de sa dépendance chronique à l’exportation de matières premières brutes. Le modèle désormais promu repose sur une remontée des chaînes de valeur, allant « de la mine vers la métallurgie ». Cette stratégie n’est ni idéologique ni improvisée. Elle découle d’un constat implacable : le modèle extractiviste dominant génère peu d’emplois (à peine 405 recensés dans la filière en 2017), des recettes fiscales instables et une valeur ajoutée dérisoire au regard du potentiel national.
Avec environ 250 millions de tonnes de réserves estimées (dont 150 Mt à Moanda, 60 Mt à Franceville, 30 Mt à Ndjolé), le Gabon est un acteur mondial de premier plan. Pourtant, il capte bien moins de richesse que le Brésil, dont la production est pourtant 25 % inférieure. La raison est connue : l’absence quasi-totale de transformation locale. La simple conversion du minerai en ferromanganèse ou silicomanganèse multiplie la valeur ajoutée par 2,9, démontrant l’ampleur du manque à gagner. Laisser échapper cette richesse est un non-sens économique et une faute stratégique.
Réponse aux objections de Comilog : des craintes surmontables. Les déclarations récentes d’un responsable de Comilog, suggérant que transformer localement le manganèse nécessiterait une infrastructure « équivalente à deux fois la capacité de l’Europe», relèvent davantage de l’hyperbole que de l’analyse:
- Une comparaison trompeuse et démobilisatrice : Le Gabon ne prétend pas dupliquer l’appareil industriel européen. Il ambitionne de transformer progressivement une part significative de sa production, en s’appuyant sur des objectifs réalistes. Des pays comme le Botswana, les Émirats arabes unis ou la Norvège — à la population pourtant comparable ou inférieure — ont montré que le succès industriel repose sur la vision, la constance politique et la qualité des institutions, et non sur la démographie.
- Des défis anticipés et intégrés au PND 2026-2032 : L’énergie, la logistique et les ressources humaines sont des conditions critiques identifiées. Le Gabon dispose d’un potentiel hydroélectrique suffisant, environ 6000 MW, pour accompagner la transformation de l’ensemble de sa production. Des projets de barrages, d’interconnexions et de partenariats énergétiques sont en cours. Sur le plan logistique, le Transgabonais bénéficie de lourds investissements, notamment avec le déploiement du Train Control System (TCS). D’ici fin 2025, il est prévu 7 sillons aller-retour supplémentaires par semaine, améliorant les délais et les capacités de transport. Les infrastructures portuaires font l’objet de modernisations similaires. S’agissant des compétences, le Plan prévoit la montée en puissance des dispositifs de formation, en s’appuyant sur l’expérience du Complexe Métallurgique de Moanda (CMM) — déjà fort de 432 emplois directs — et sur l’École des mines de Moanda, qui a formé de nombreux jeunes ingénieurs gabonais.
- La rentabilité : un regard à élargir : L’inquiétude quant à la rentabilité pour l’opérateur privé est légitime, mais insuffisante pour guider une politique publique. Ce qui importe, c’est la rentabilité nationale, qui intègre des externalités positives majeures : emploi, balance commerciale, industrialisation locale, stimulation des services et infrastructures, réduction de la dépendance aux cours mondiaux. Ce qui peut apparaître comme un coût à court terme pour un investisseur est en réalité un levier de souveraineté économique à long terme pour l’État gabonais. C’est à l’État qu’il revient de créer les conditions réglementaires et incitatives pour aligner progressivement l’intérêt privé sur l’intérêt général.
Une base industrielle déjà existante et un potentiel à amplifier. Le Gabon n’est pas en terrain vierge. Le Complexe Métallurgique de Moanda (CMM), inauguré en 2014, a hissé le pays au rang de deuxième transformateur de manganèse en Afrique, derrière l’Afrique du Sud. Avec une production de 42 400 tonnes/an de silicomanganèse et 12 300 tonnes/an de manganèse métal, il a connu une croissance marquée (+52,6 % en 2017 pour le silicomanganèse). Le projet de Nouvelle Gabon Mining à Franceville témoigne de l’intérêt croissant pour cette voie, même s’il accuse des retards.
Cependant, à pleine capacité, ces deux unités ne permettront de transformer qu’à peine 10 % de la production gabonaise. D’où l’importance stratégique de l’embargo à l’horizon 2029, qui vise à forcer la montée en puissance des investissements industriels.
Une fenêtre d’opportunité mondiale à ne pas manquer. La transition énergétique mondiale rebat les cartes. Le manganèse est un composant essentiel des batteries lithium-ion (notamment pour les véhicules électriques), des aciers spéciaux pour éoliennes et infrastructures vertes. La demande en produits transformés — en particulier le manganèse métal de haute pureté — devrait croître de manière exponentielle.
En développant sa capacité locale de transformation, le Gabon peut se repositionner dans des chaînes de valeur stratégique, comme acteur-clé de la transition énergétique mondiale. Refuser d’entrer dans cette dynamique reviendrait à manquer un tournant historique.
Vers un partenariat renouvelé ou un changement d’ère. Le Gabon tend la main à ses partenaires historiques, dont Comilog. Mais le paradigme a changé. La coopération désormais attendue doit s’inscrire dans une acceptation sans ambiguïté de la souveraineté économique gabonaise, avec des investissements conjoints dans la montée en gamme de la filière, une réorientation vers les priorités du Plan National de Développement (PND) et un alignement stratégique des opérations industrielles. À défaut d’engagement réel, d’autres acteurs internationaux, conscients du potentiel énergétique et stratégique du Gabon, se positionneront. L’État gabonais est prêt à ouvrir le jeu.
L’émancipation industrielle en marche. Qualifier la transformation locale du manganèse de « balle dans le pied » est non seulement une maladresse diplomatique, mais aussi une méconnaissance flagrante du potentiel national et de la détermination politique du pays. C’est nier à un État africain son droit légitime à maîtriser les leviers de son développement. La décision du Gabon est stratégique, assumée, planifiée. Elle repose sur des réserves avérées, un potentiel énergétique réel, des expériences industrielles déjà en place et une conjoncture mondiale favorable. Transformer localement le manganèse n’est pas un luxe : c’est un impératif. Le Gabon ne veut plus être un simple pourvoyeur de minerais, mais un acteur industriel intégré, souverain et stratégique. Le compte à rebours vers 2029 est désormais enclenché. Et rien ne semble devoir l’arrêter.
A propos de cet Article
Catégorie : ECONOMIE
En ligne depuis : 22/07/2025
Auteur : Yves D. Sylvain Moussavou Boussougou
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